Jeunes du Soudan, des vies de Frère, le blog des Frères des Écoles Chrétiennes

Frère Michel Fleury - des vies de Frères, le blog des frères des écoles chrétiennesJe n'y suis pas entré pour inciter à la révolution, comme les jeunes égyptiens, dont beaucoup, paraît-il, sont anciens élèves des Frères… J'avais même résisté à plusieurs invitations reçues dans ma boîte mail. Non, c'est venu naturellement, presque par hasard.

Le 27 mars dernier, alors que je viens d'entrer dans le minuscule aéroport de Juba – capitale du Soudan du Sud, je reçois un message sur mon portable : "Je vous ai loupé de peu devant l'aéroport. Je suis un de ceux que vous avez accueillis au collège de La Salle au Caire en 2000 quand nous étions réfugiés. Je suis à Juba pour huit jours. J'habite à Boston. Rendez-vous sur facebook…" Signé : Mayum Lual Deng.

C'est ainsi que j'ai découvert facebook, cette formidable machine à perdre son temps. Ça tombe bien : j'en ai à perdre. D'ailleurs, "créer des liens" est-il vraiment perdre son temps ? Un des aspects les plus passionnants de notre vocation n'est-il pas justement de créer des liens, de mettre ensemble pour une même passion, un même idéal, un même projet, des gens qui ne se connaissaient pas… C'est le meilleur de facebook que de créer des liens entre des gens qui ne se seraient jamais connus ou de leur donner l'occasion de se retrouver.

Certes, ce genre de relation peut être très superficiel, et même relever du fantasme… Sur facebook, le mot "friend" peut être galvaudé. La preuve : d'un seul clic (sur le signe X) le "friend" en question retourne au néant. - "Etes-vous sûr que vous voulez bien supprimer Untel ?" - Clic : il n'existe plus. C'est très pratique.

N'empêche. Grâce à facebook, je fais se retrouver des gens que leur situation de demandeurs d'asile avait dispersés sur plusieurs continents, ou se maintenir des liens entre d'autres que la vie avait contraints à vivre ensemble dans des camps et qui se séparent maintenant pour un nouvel exode vers leur nouvelle patrie.

Ainsi, sur ma page, y a-t-il plusieurs cercles destinés à s'agrandir (Nb : Si les filles y sont peu nombreuses, c'est que le système d'éducation au Soudan n'est pas mixte).

1er cercle : les émigrés, demandeurs ou bénéficiaires du droit d'asile.

- Mayum Lual (Boston), Atem Albino (Canada), Yai Majar (Australie), Deng Akoc (USA), Malual Garang Deng, Garang Macham et d'autres… avaient fui le Soudan pour bénéficier de la protection du HCR et obtenir le droit d'asile dans un pays d'accueil. Au Caire, ils ont pu disposer au collège de La Salle d'un local pour se retrouver, suivre des cours de langues, jouer au basket, faire des promenades… Plusieurs d'entre eux s'étaient ensuite perdus de vue après leur transfert dans d'autres pays… Alors j'ai mis sur facebook des photos prises au collège de La Salle en 2000 pour qu'ils se reconnaissent. Et ça marche.

2ème cercle : les anciens des projets "Sœur Emmanuelle" pour les enfants des rues.

- Vincensio Omunwjok, Emma Isaak, Stanslaus Mogga, Henry John, William Akec et d'autres…, étaient cadres dans ces projets, et souvent eux-mêmes anciens bénéficiaires. Retournés dans le Sud, ils essaient de recréer les mêmes projets pour les enfants des rues et les chômeurs. Henry me disait à Juba : "Ce projet, c'est toute ma vie : je l'ai dans la peau."

3ème cercle : les lasalliens.

- Frère Joseph Alak Deng. Originaire d'une tribu du Soudan du Sud, il s'apprête à y retourner dans le cadre du projet intercongrégations présenté dans le dernier numéro d'intercom… Il publie chaque semaine sur facebook une réflexion ou des photos à la gloire de sa nouvelle patrie.

- Frère Hossam Nassim, égyptien, en communauté à Khartoum. Ce n'est pas sa photo que vous trouverez au-dessus de son nom, mais celle de son meilleur ami (Mandela) qui s'est noyé cet été au cours d'une promenade qu'il avait organisée pour les moniteurs des camps d'enfants… Mandela était assidu à la prière avec le groupe lasallien…

- Angelo Abram Makouj, ancien de l'institut catéchétique. N'ayant pas trouvé d'enseignant chrétien dans son école, il avait été contraint de suivre le cours d'Islam pendant toute sa scolarité. C'est pour que ses enfants ne fassent pas le même parcours qu'il a décidé d'être catéchiste scolaire bénévole. Assidu lui aussi au groupe lasallien de prière.

- Emmanuel Aïssa Kuku, qui a vécu avec tristesse l'indépendance du Sud et le départ de presque tous ses amis et collègues. C'est qu'il est originaire des Monts Nuba, une de ces régions peuplées de tribus africaines que le colonisateur anglais a "oubliées" au Nord, d'où les conflits actuels dits "frontaliers". Seul chrétien de sa famille – j'ai été témoin de son baptême - il est responsable de l'enseignement religieux dans une paroisse. Il vient régulièrement au groupe lasallien de prière avec la communauté.

4ème cercle : les autres

- Abia Ndima, Chol Deng, Cesar Swka et beaucoup d'autres… qui ont grandi dans les camps de réfugiés, et qui se raccrochent à facebook comme à une bouée, dans les circonstances inertaines qui sont les leurs actuellement… Ils sont peut-être actuellement sur les routes, ayant perdu au Nord du jour au lendemain leur nationalité et leur droit au travail.

Facebook est actuellement pour les sudistes le reflet de la jubilation avec laquelle ils vivent l'indépendance chèrement acquise de leur pays. Angelo postait le 9 juillet – jour de l'indépendance - ces simples mots : "My first day as freeman" ("Mon premier jour d'homme libre") Puis, quelques jours plus tard, sans doute pour consoler ses amis restés au Nord : "Au Nord comme au Sud, on boit l'eau du même fleuve" (le Nil)

Pour ma part, je me suis contenté de citer- sous la photo de leur nouveau drapeau – le verset du vieillard Siméon : "Maintenant, Seigneur, tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix, car mes yeux ont vu ton salut"… Même si, dans mon cas, ce n'est pas forcément pour tout de suite.