Frère Alain Lelièvre, Frère des Écoles ChrétiennesPartage de ma nouvelle vie « d’étudiant » à la Catho de Lyon .En ce temps de Pâques qui commence, voici des extraits d’un texte que nous avons reçu. Il remonte aux années 1960 ; le Père de Lubac écrit à une période charnière de l’Histoire de notre Eglise. Ce qu’il dit a-t-il perdu toute pertinence ? N’est-ce pas plutôt l’expression d’une confiance profonde en l’action discrète du Christ toujours présent sur nos chemins ?

Tulipes rouge, des vies de Frère, le blog des Frères des Écoles Chrétiennes

« La difficulté se fait en certains esprits plus vive, et la douleur en certaines âmes plus lancinante, lorsque l'on croit constater que, malgré tous les efforts possibles d'adaptation, par l'effet de causes qui rendent toute initiative impuissante, l'action de l'Église est loin d'être efficace. Loin d'avancer toujours, elle recule. Là même où elle règne apparemment, là même où son influence est reconnue, encouragée, elle ne fait pas régner l'Évangile avec elle, et l'ordre social n'est pas transformé selon ses principes. Or, ne juge-t-on pas de l'arbre à ses fruits ? N'est-on pas, dès lors, fondé à croire que l'Église a fait son temps ? N'est-il pas à craindre qu'elle ne puisse jamais réaliser autrement qu'en symbole ce que d'autres se flattent de réaliser enfin en vérité ? Ne doit-on pas, en conséquence, reporter sur ces derniers la confiance qu'on lui avait vouée ?(1)




Quand il s'agit de l'Église, ne jugeons pas d'avance et de recul, de succès et d'échec, à la manière dont on le fait pour les choses qui ne sont que choses du temps. Le bien surnaturel dont elle est ici-bas l'ouvrière se totalise dans l'invisible. Il se recueille dans l'éternel. De génération en génération, la communion des saints s'élargit. Ne nous reprenons pas non plus à rêver d'une Église extérieurement triomphante. Son Maître ne lui a pas promis des succès éclatants et toujours grandissants. Ce n'est pas céder à l'éloquence ou à un sentiment romantique, mais énoncer une loi de sa nature, que de redire à son sujet le mot de Pascal : elle doit, comme le Christ, être en agonie jusqu'à la fin du monde. L'apôtre doit savoir attendre. Le prêtre doit souvent accepter de se sentir impuissant. Il doit accepter de n'être presque jamais compris. Si elle (l’Eglise) attendait, pour accomplir au milieu du monde l'œuvre de salut, que les conditions temporelles fussent enfin meilleures, - de quelque façon que fût envisagé cet optimum, - elle serait infidèle à sa mission, qui est de conduire au port non pas, dans l'avenir, une lointaine humanité future, mais, tout au long du temps, la totalité du genre humain ; non pas une humanité mythique, mais les hommes concrets de chaque génération.

Si donc nous avons souci d'être réalistes, encore faut-il que notre réalisme ne se trompe pas d'objet. Si nous avons souci d'efficacité, encore faut-il ne pas faire fond sur des moyens trop extrinsèques, propres à nous détourner du but. Si nous pouvons et quelquefois devons être sévères pour ceux qui portent le nom de catholiques - pour nous-mêmes, - encore faut-il que nous le soyons à bon escient, au nom de critères qui ne soient pas faussés. Il ne faut pas perdre de vue l'essentiel.

Or, cet essentiel - qui ne pourrait même plus demeurer à notre horizon comme un lointain objectif si nous refusions de l'admettre au cœur de notre action présente, - ce n'est pas d'un point de vue quantitatif qu'il convient d'en juger. Dieu nous sauve les uns par les autres selon des lois qui nous demeurent cachées en leurs applications concrètes, mais dont le principe s'impose à notre foi. Ce sont les lois mystérieuses de la communauté de salut. Chef d'une communauté qui ne comptait guère encore que de pauvres gens, peu lettrés, sans influence appréciable sur les destinées de l'Empire, le grand saint Cyprien disait jadis : "Nous autres, nous ne sommes pas philosophes en paroles, mais en actes; nous ne disons pas de grandes choses, mais nous les vivons (2)".

Ce mot d'humble fierté reste toujours vrai. L'essentiel n'est guère objet de discours. La vitalité chrétienne est beaucoup moins dépendante à chaque époque de tout ce qui se discute et s'opère ou se désagrège sur la scène du monde, qu'on n'est porté à la croire. Sous les agitations de la politique, les remous de l'opinion, les courants d'idées et les controverses, loin des carrefours et des places publiques, échappant aux auscultations et aux enquêtes, une vie se maintient, se transmet, se renouvelle, dont il est à peu près impossible de juger du dehors. Des aveugles voient, des sourds entendent, des morts ressuscitent, des pauvres sont évangé-lisés. Le Royaume de Dieu luit dans le secret. Ici ou là, de brusques échappées le révèlent. Des taches de lumière se forment, s'étendent, se rejoignent entre elles. Quelques points dans la nuit brillent d'un plus vif éclat. Parfois, quelques taches de sang, pour nous forcer à l'atten-tion. Ce sont autant de signes annonciateurs. »

Henri de Lubac (1896 1991), Méditation sur l'Église

(1) Le Père de Lubac pense là au communisme alors au summum de son influence.

(2) Saint CYPRIEN, de Bono patientiae, c. 3