Frère Jean-Noël VilaJ’ai demandé à mon filleul Santiago de me mettre, par écrit, une sorte de résumé de son séjour en France, mais aussi de me faire part de son ressenti par rapport à ce qu’il a vécu, ce qu’il a pu observer de ce que nous vivons concrètement au cœur de l’éducation, de notre métier d’enseignants… Je vous rapporte ici ses propos, en deux parties. Je voudrais également dire que les paroles qui figurent en italique viennent de mon commentaire, et j’espère qu’elles ne gêneront en rien la suite de la lecture de l’expérience de Santiago. Et je termine par ma réflexion personnelle en réaction à quelques-unes des paroles de Santiago…

Santiago avec les jeunes de Pastorale 5e, des vies de Frères, le blog des Frères des écoles chrétiennesUne belle expérience vécue en France

Je m’appelle Santiago DAUE. J’ai 23 ans. J’habite dans la ville de LA PLATA, dans la Province de BUENOS AIRES (en République d’Argentine. Je prépare une licence Sciences Sanitaires et Sociales, et je travaille dans une paroisse avec des enfants nécessiteux. Le 2 décembre 2010, j’ai amorcé un défi, un but, une grande joie, un voyage qui, avec le temps, se transformera en beaucoup plus que cela. Je suis arrivé en France, le 3 décembre 2010. Et à l’aéroport, m’attendait un ami, un Frère et en plus de tout cela, mon parrain, le Frère Jean-Noël VILA. Ainsi commence cette nouvelle aventure.

Santiago en cours d'espagnol avec les 3e, des vies de Frère, le blog des Frères des écoles ChrétiennesAprès plusieurs années sans avoir eu l’occasion de nous voir, sinon en discutant de temps en temps, nous avons préparé mon séjour en France où je passerai la majeure partie du temps à la Communauté des Frères, à REIMS, au 29 Boulevard Wilson. Là, tous les Frères de la maison m’ont accueilli très aimablement. Comme j’ai passé pas mal de temps à REIMS, j’ai eu l’occasion de connaître l’École, le Collège et le Lycée JEANNE D’ARC, où Jean-Noël donne des cours d’Espagnol et de Pastorale. La première rencontre a été avec les professeurs de l’établissement qui m’ont reçu très aimablement, et ensuite j’ai eu mon premier contact avec les élèves. Cela a été dans une classe de Pastorale avec des élèves de 5°, où nous avons un peu discuté. Ils m’ont posé des questions : qui j’étais, ce que je faisais, d’où je venais et comment était l’école dans mon pays, et beaucoup d’autres questions… Ça été la première expérience avec les jeunes.Frère Jean-Noël Vila avec des élèves de 4e et 3e, des vies de Frère, le Blog des Frères des écoles Chrétiennes

Ensuite, je suis allé en cours d’Espagnol, avec le Frère Jean-Noël. J’ai visité des classes d’Espagnol de 3° III, 3° I, 4° I et 4° II, à différents jours. Puis, je suis allé en cours d’Espagnol, avec une enseignante du même niveau, dans les classes de 3° II, 4° IV et 4° III. Dans toutes ces classes, il y a eu un questionnaire préparé par les élèves dans lequel ils me posaient des questions sur mes goûts, des renseignements personnels, les coutumes de mon pays, etc. Toutes ces classes ont été très riches, pour moi, et elles m’ont aidé à comprendre personnellement le rythme de l’éducation française, le comportement des élèves dans leurs classes et avec leurs professeurs. De tout cela, je garde un très beau souvenir que ni le temps ni la distance pourront effacer. Pour moi, personnellement, cela a été une belle expérience qui m’a permis de découvrir une culture nouvelle avec beaucoup de choses différentes de celles que je peux vivre quotidiennement, et aussi de pouvoir comprendre « la vie quotidienne » de ces enfants qui est très différente de la réalité qui se vit en Argentine.Santiago et F. Jean-Noël avec quelques élèves de 3e, des vies de Frère, le blog des Frères des écoles chrétiennes

J’ai eu l’occasion de connaître l’école SAINT JEAN-BAPTISTE DE LA SALLE, dans la ville d’AMIENS, où nous avons visité l’ensemble de l’établissement scolaire. Et nous sommes allés dans différentes classes, en parlant un peu de l’Argentine et de la foi vécue là-bas. Je voudrais ici rajouter quelques éléments pour que vous puissiez comprendre mieux le sens de notre visite à cette école du Nord. Une ancienne collègue du Collège JEANNE D’ARC, à REIMS, devenue chef d’établissement à AMIENS, sachant la venue en France de Santiago, nous a demandés si nous pouvions venir chez elle pour parler aux élèves de différents niveaux du Collège… C’est à partir de cet événement que l’école est en train de préparer un projet d’aide en Argentine….

Santiago avec des enseignants, des vies de Frères, le blog des Frères des des écoles ChrétiennesEt j’ai eu une rencontre avec un groupe d’amis qui faisait partie d’un groupe SEMIL pour un projet humanitaire à CAMPO GALLO, en 2004, et avec qui nous avons partagé nos souvenirs et les bons moments que nous avons eu cette année-là. Il y a donc maintenant presque sept ans, un groupe de jeunes lycéens de SAINT-ADRIEN, à VILLENEUVE D’ASCQ, et d’anciens élèves de cet établissement, avaient réalisé un projet de construction dans un village du nord de l’Argentine, en lien avec le Collège LA SALLE, de CAMPO GALLO, et avec des Frères des Écoles Chrétiennes de ce Collège…

Une vision de l’Éducation Française

Du fait que la France a une culture différente de celle de l’Argentine, le style de l’éducation est aussi différent de celui dont je suis habitué à voir, depuis le simple fait des horaires jusqu’aux formes dans lesquelles se vit l’éducation.

Si je pense à l’éducation, me vient automatiquement à l’esprit la réalité d’une école. Mais l’éducation commence à la maison et avec les familles. Cela je ne l’ai pas trop remarqué puisque les enfants passent tout leur temps dans l’école, ce en quoi je ne vois rien de mal, mais je sens qu’ils ne passent peut-être pas assez de temps à la maison et en famille. En Argentine, les enfants se rendent à l’école selon deux « tours », soit le matin, soit l’après-midi, ce qui veut dire qu’il existe des écoles à double période. La majeure partie des enfants étudie le matin ou l’après-midi, le matin de 8 h à 12 h, et l’après-midi, de 13 h à 17 h. Ensuite, ils passent du temps à la maison avec leurs parents ou ils font une activité. C’est important que les enfants soient à l’école puisque nous pensons qu’il n’y aurait pas d’autre endroit plus « sûr » pour eux, mais ce n’est pas bon non plus parce que les enfants peuvent en avoir assez d’être là dans l’école.

Il existe une grande différence entre la France et l’Argentine, au niveau des avancées technologiques consacrées à l’éducation, que l’on peut voir en France, et qui en Argentine n’existe peut-être pas encore. C’est un excellent complément pour l’éducation, mais selon mon point de vue personnel, je préfère beaucoup plus faire une affiche à la maison sur un thème et de l’exposer à la classe que sur un power point ou de reproduire des images sur un rétroprojecteur.

Il se peut que je me trompe… Comme je l’ai dit précédemment, on vit deux réalités totalement différentes, mais les enfants doivent échanger avec l’enseignant dans la classe, et celui-ci devrait être beaucoup plus qu’une personne qui va seulement donner un cours. Il doit être une personne qui puisse lire d’un seul regard ce qui se passe avec tel ou tel enfant et savoir accompagner les différents moments de la journée et de la vie des enfants. Je suis très content de cette expérience, et du fait qu’une école lasallienne m’ait ouverte ses portes pour pouvoir voir comment fonctionne une école en France. Une fois encore, merci beaucoup à tous ceux qui ont rendu possible cette expérience. Et que je puisse dans l’avenir, pas trop lointain, rendre un peu tout ce que cette belle congrégation m’a donné.

Ma réflexion par rapport aux dires de Santiago

Il est évident que nous ne pouvons pas copier le système éducatif argentin pour le réaliser tel quel en France. De plus, il n’existe pas un seul système éducatif en Argentine, mais bien plusieurs façons de vivre l’enseignement !

Ne pouvons-nous pas nous inspirer de quelques éléments de l’expérience argentine pour voir si cela pourrait être utilisé, en partie, dans l’hexagone ?

Tout d’abord, c’est sûr que nous devons être des professionnels dans notre métier, dans notre vocation d’enseignants et d’éducateurs… J’ai décidé d’employer les deux termes, l’un avec l’autre, parce que je constate qu’ils sont complémentaires. Certes, je dois bien connaître l’Espagnol, la langue espagnole, avec ses variantes culturelles… Certes, je dois connaître la culture espagnole, la littérature, la société, les sports, la politique du pays, et des pays latino-américains, la cuisine, les arts en général, etc. Mais, je me dois également d’être à l’écoute de mes élèves (et d’ailleurs, par uniquement, mes élèves, mais aussi des élèves que je croiserai ou qui viendraient vers moi !...). Sur cet aspect, je suis tout à fait d’accord avec Santiago lorsqu’il dit qu’il faut « être une personne qui puisse lire d’un seul regard ce qui se passe avec tel ou tel enfant et savoir accompagner les différents moments de la journée et de la vie » du jeune, des jeunes qui nous sont confiés. Écouter, c’est savoir tendre l’oreille au jeune qui vient vous parler pour dire des banalités, des choses simples ou difficiles, des choses de la vie quotidienne ou des événements particuliers, des questions de cours ou des questions de leur vie privée ou encore de la vie privée de leur famille, etc. Il faut savoir écouter sans dramatiser ni prendre les choses à la légère ! Mais il faut aussi savoir mettre les jeunes en relation avec les autres, les camarades, les membres de leur famille, un professeur principal, une personne de la Vie Scolaire, une psychologue, et pourquoi pas un prêtre… Enfin savoir écouter n’est pas une mince affaire ! Mais cela vaut le coup d’essayer de le faire, et de le faire bien… Et pour écouter, il faut avoir un a priori favorable. Il est préférable de ne pas avoir de préjugés, et si l’on en a, il vaut mieux essayer de les combattre pour être plus ouverts à la présence du jeune, pour accueillir mieux ses paroles, ses doutes, ses craintes, son écoeurement peut-être, ses joies aussi. Pour moi, et certainement comme pour beaucoup d’entre nous, je ne peux considérer le jeune comme un seul et simple réceptacle des connaissances que je voudrais dispenser ! Je crois, avant même d’enseigner, qu’il me faut rassurer l’élève, le prendre où il en est de sa globalité, pas seulement son savoir, ses capacités intellectuelles, mais aussi sa sensibilité vis-à-vis de lui-même et par rapport aux autres. Souvent, je considère le jeune comme un petit frère ou une petite sœur, je serai alors un grand frère. Mais considérer le jeune ainsi ne suppose, de ma part, ni sensiblerie, ni niaiserie et encore moins dictature. Alors, je pense à une phrase du Fondateur où il invite les Frères à avoir « la tendresse d’une mère et la fermeté d’un père ». Je m’y retrouve bien dans cette réalité, dans ce type de relation.

Là où nous devons faire la part des choses, c’est qu’il y a éminemment une différence entre un pays et un autre pays, entre une culture et une autre culture, entre une région et une autre région à l’intérieur d’un même pays, etc. Ainsi, les élèves que j’avais à CAMPO GALLO, dans le Nord de l’Argentine, n’avaient évidemment rien à voir avec ceux de REIMS, comme ils n’avaient à rien non plus avec les élèves que j’avais à SAINT-JOSEPH de PANTIN. Autre société, autres mœurs !... Les élèves avaient un profond respect pour le professeur. Ils n’élevaient pas la voix, pas plus les enseignants d’ailleurs. Aucun ne passait son temps à jouer, ni à gêner le cours. Aller à l’école était une réelle chance, une chance pour apprendre, une chance aussi pour se préparer un meilleur avenir. Par ailleurs, l’école était un lieu de vie, un endroit où il faisait bon vivre, dans lequel on trouvait aussi de quoi se divertir, par les jeux, la danse, la musique… Il faut dire également que la foi est un élément naturel : les élèves baignent constamment dans cette ambiance religieuse due à une pratique des sacrements, à une écoute et une réflexion soutenue de la Parole de Dieu, à une expérience de Pastorale vivante et fréquente… Bref, parler de Dieu est quelque chose de normal, exprimer sa foi et son style de pratique est aussi quelque chose de normal. De plus, un enseignant est quelqu’un de socialement et professionnellement reconnu et écouté. Ici, en France, nous ne sommes pas exactement dans cette même situation ! Il y a d’autres différences entre les deux pays, entre les deux continents, mais ce serait un peu trop long de les étudier tous !

Pendant une des sessions du Chapitre de District, et plus précisément au moment de ces pauses où les Frères réagissent souvent à des paroles, des présentations élaborées pendant une séance, j’avais entendus l’un ou l’autre Frère se poser la question du fallait-il encore rester totalement et globalement, nous Frères, dans les Institutions Scolaires, ou ne devions-nous pas nous investir davantage dans des œuvres créées ou à créer qui fonctionneraient en dehors de tout appartenance étatique ? Cette question n’a évidemment pas pu être débattue puisqu’elle n’a pas été proposée en amont du Chapitre, et qu’elle n’a été lancée ni en Assemblée, ni au sein de petits groupes de réflexion. Toutefois, je me suis rendu compte que cette question intéressait quelques collègues de mon établissement. Certains se plaignent d’un carcan beaucoup trop étroit, imposé par l’Éducation Nationale. Je sais que ces personnes auraient été heureuses de savoir qu’un Chapitre se serait emparé de ce sujet, parce qu’il y en a qui manifestement pense comme ces deux Frères. Je trouve la question intéressante, mais je ne voudrais surtout pas durcir la position, ni faire de celle-ci un absolu ! Pour moi, il doit y avoir de la place pour tout le monde. Qu’en pensez-vous ?

Vous pouvez évidemment réagir à d’autres points écrits par mon filleul Santiago ou par moi-même…