Vous avez dit obéissance ? Réponse aux commentaires
Le lundi, 23 novembre 2009, 17:58 - F. Jacques d'Huiteau - Lien permanent
Aux USA, où je me trouve actuellement, j'ai découvert que ma réflexion sur l'obéissance avait suscité non seulement des visites mais aussi des réactions et des questions. Volontiers j'apporte quelques précisions sur des aspects de mon propos.
D'abord, même si cette situation était présente à mon esprit, mon blog ne se voulait pas une prise de position sur les "désobéisseurs". J'ai enseigné toute ma vie dans le secondaire et je connais mal l'enseignement primaire. Mais je pense que l'attitude des "désobéisseurs" illustre bien des aspects de l'exercice de l'autorité dans les relations entre les enseignants et leur employeur : l'État.
Certes celui-ci, comme responsable de la cohésion de l'école de la Nation, a le droit et le devoir d'exercer une autorité sur ceux qui, comme le rappelle un lecteur du blog, ont accepté de rentrer dans une relation contractuelle avec lui. Mais le Droit ne règle pas tout. La logique administrative n'est pas suffisante pour régir le métier d'enseignant.
En effet les profs travaillent sur et avec des personnes en devenir : les enfants, les jeunes. Ils sont également soumis à la pression de parents dont certains attendent beaucoup (parfois trop) de l'école. Il leur faut donc personnaliser au maximum leur enseignement, surtout dans des milieux sensibles. Une approche strictement statisticienne, comptable, règlementaire, de l'enseignement inséparable pour moi de l'éducation est vouée à l'échec. En outre si l'on ajoute le sentiment que les préoccupations du terrain ne sont pas prises en compte, le manque de soutien de la hiérarchie parfois la plus proche en certaines circonstances, la succession des effets d'annonce peu suivies de réalisations, le manque de pragmatisme de ceux qui sont au sommet de la pyramide administrative, on ne peut s'étonner que l'exaspération se mue en désobéissance.
Les hussards noirs de la République, les maîtres d'école catholique, avaient une vision claire de leur mission. S'ils s'opposaient idéologiquement, ils se retrouvaient sur un terrain commun : la volonté de faire grandir leurs élèves, de leur apporter ce qu'ils estimaient être le meilleur pour leur vie actuelle et future. Aujourd'hui l'éducation nationale souffre d'un manque de gouvernance participative et d'une vision de l'Homme fondée sur des valeurs communes à "celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas". Cette gouvernance et cette recherche de valeurs communes sont les deux taches les plus urgentes pour rétablir une confiance et un respect entre les enseignants et l'administration qui les gouverne.


Commentaires
Mes deux frères, âgés de 70 et 72 ans, ont été élevés chez les frères des écoles chrétiennes, juste après la guerre. Ils se souviennent bien d'avoir chanté « honneur à toi, Jean-Baptiste de la Salle », d'avoir dû tenir sur la pointe des pieds contre le tableau avec les pouces enduits de craie, et une sanction lorsqu'elle cela laissait une trace sur l'ardoise noire, d'avoir reçu des coups de règle sur les doigts… Heureusement, tout ceci a changé, mais le temps des hussards noirs n'était pas un temps idyllique, et il est facile de réécrire l'histoire sur une concertation mythique qui aurait eu lieu au XIXe siècle.
Par ailleurs, la démocratisation de l'enseignement a multiplié le nombre d'enseignants : près d'un million aujourd'hui. Le nombre d'écoliers par profs a baissé de moitié entre 1951 et 2004. Le budget de l'éducation nationale a sextuplé de 1960 à 2004. Mais le monde est devenu beaucoup plus compliqué, et l'unité éventuelle des 200 000 enseignants des années 50 n'est plus imaginable aujourd'hui. Il est faux de dire qu'il n'y a pas eu de concertation. Il y a eu de multiples réunions, avec les syndicats, avec les différentes instances. Mais bien sûr, chacune de ces instances à sa propre logique, qui n'est pas celle de chacun des enseignants. Deux mesures seulement pourraient faire consensus dans une population d'un million de personnes : l'augmentation générale des salaires et l'embauche d'un nombre illimité de collègues. Pour le reste, quelle que soit la mesure, il y aura des désaccords plus ou moins prononcés. Certains veulent plus d'heures d'autres moins, plus de vacances, moins de vacances, plus de français, plus de maths, l'orientation plus tôt ou plus tard, les cours le samedi ou le mercredi, la méthode globale, semi globale, syllabique… Tant que l'éducation restera « nationale », elle sera ingouvernable, du simple fait du nombre des personnes impliquées, et il ne me paraît pas très honnête intellectuellement d'imaginer une » gouvernance participative » dans un corps d'un million de personnes - sans compter les millions de parents d'élèves, qui, du temps des hussards noirs, avaient très peu voix au chapitre. C'est techniquement infaisable, et c'est pour cela que le ministère dialogue avec les syndicats dits « représentatifs ». On pourrait aussi faire des référendums sur tous les sujets précédents. La minorité aurait-elle droit de désobéir ?
Il est facile de faire comme si l'approche était strictement « comptable, statisticienne, réglementaire ». Nous savons tous que c'est faux, mais il est effectivement du devoir des gouvernants, dans la mesure où les ressources ne sont pas illimitées, d'essayer d'arbitrer entre les différentes dépenses que réclame chaque groupe. Et que l'on ne ressorte pas le bouclier fiscal : 462 millions par rapport au budget de l'éducation nationale de 59 milliards. (Premier budget de la nation).
Il est légitime et normal que des enseignants soient en désaccord sur telle ou telle mesure, qu'ils la discutent, qu'ils pétitionnent, qu'éventuellement ils fassent grève, mais il ne me paraît pas compatible avec leur statut et leur contrat de choisir d'obéir ou de désobéir, sauf si des questions morales essentielles étaient en jeu. Compte tenu de la relativité des principes pédagogiques, et du fait que la relation enseignant élève compte sans doute beaucoup plus que le « système », je ne vois pas beaucoup de justification à la « désobéissance ».