Vous avez dit obéissance ?
Le lundi, 9 novembre 2009, 06:49 - F. Jacques d'Huiteau - Lien permanent
La question de l'obéissance que l'on avait reléguée au rang des "vieilles lunes pédagogiques" a resurgi récemment dans le monde de l'Éducation nationale. Des professeurs d'école hostiles aux dernières réformes en cours dans le premier degré se sont érigés en "désobéisseurs", enrichissant du même coup la langue française d'un nouveau vocable. Leur ministre a répliqué : " Un enseignant, il doit faire obéir ses élèves...Donc il y aurait un véritable paradoxe que lui-même ne s'applique pas ses propres règles". Une formatrice "honoraire" d’un IUFM et chercheuse à l’Institut National de la recherche pédagogique (l'adjectif la rend peu suspecte de céder à une permissivité dans le vent) lui a vertement répliqué par blog interposé : "L'obéissance est-elle une valeur morale ? Certainement pas ! Obéir, c'est se soumettre et il faut, pour cela, se débarrasser de son jugement personnel. C'est cesser d'être le roseau pensant de Pascal. C'est cesser d'être un être humain pour entrer dans la famille des veaux, chers au grand général". Fichtre, moi qui en tant que religieux ai fait un vœu d'obéissance, voici que m'est dénié par le fait même la qualité d'être humain et transformé en un paisible ruminant voué à l'abattoir de l'autoritarisme ! C'est d'ailleurs au nom de cette conception que les religieux, selon les révolutionnaires de 89, ne pouvaient être considérés comme des citoyens et étaient placés au même rang que les enfants, les fous...et les femmes.
Une polémique, au-delà de ses emphases et de ses jugements à l'emporte pièce, a toujours le mérite de mettre le doigt sur des questions sensibles, voire des enjeux importants. La question de l'obéissance en est une.
Soixante-huitard, comme pour beaucoup de ma génération l'obéissance aveugle ne m'est jamais apparue une vertu ou un principe pédagogique à ériger en absolu. Pour autant je vois de plus en plus d'enseignants épuisés d'avoir à sans cesse asseoir une autorité que ne légitiment ni les connaissances, ni la compétence, ni l'expérience, ni une mission sociale reconnue. Il suffit d'aller voir le film "Entre les murs" pour en avoir une idée. Sans parler de parents dépassés par les exigences et les comportements de leur progéniture.
Une des plus grandes leçons de pédagogie que j'ai reçues dans ma vie me vient d'une élève de seconde qui, un jour, est venue me trouver en me disant "Je viens te voir pour qu'enfin quelqu'un me dise non". Évidemment je tombais des nues. Lui ayant demandé des explications, j'ai compris qu'intuitivement elle retrouvait le sens étymologique du mot obéissance "écouter"(ob-audire). Obéir c'est inscrire un acte, une décision dans le contexte d'une écoute. Or écouter n'est pas être passif. C'est soumettre la pensée d'un autre à son propre jugement : essayer de la comprendre, la confronter à ses idées, ses convictions, et au bout du compte en retirer ce qui enrichit ma vision des choses. Comprise ainsi, l'obéissance suppose pour celui qui détient l'autorité de satisfaire à l'exigence de fonder ce qu'il suggère, demande, voire ordonne,...et de se l'appliquer à soi-même. Et pour celui qui se trouve confronté à une injonction, une recommandation, voire un ordre, l'exigence consiste à examiner le bien-fondé d'une pensée qui vient d'un autre en essayant d'en comprendre les intentions et le contenu sans préjugés et sans démission du jugement. Évidemment ce n'est pas facile et c'est à moduler selon l'âge des interlocuteurs.
En fin de compte la qualité de l'obéissance repose sur la qualité de la relation entre celui qui ordonne et celui à qui il est demandé d'obéir. Si la relation se fonde sur le respect et la confiance l'obéissance n'est pas démission mais le plus souvent occasion de grandir.
De même qu'un train peut en cacher un autre, la question de l'obéissance dans notre société cache le plus souvent la question de la confiance que nous pouvons et voulons nous accorder les uns aux autres : dans le monde de l'éducation, élèves et enseignants, parents et professeurs.


Commentaires
Merci Jacques pour cet éclairage sur ce mot qui est l'objet d'un voeu chez les frères. Moi qui suis justement en train de lire les règles et d'en tirer le jus, en tout cas de quoi m'abreuver à l'heure des choix, me voilà rassasié. En tout cas, s'il y a une chose que le premier module de la SIEL m'aura donné de comprendre, c'est bien celle de comprendre que l'Institut n'est pas une assemblée de ruminants et que c'est ce qui en fait à la fois sa richesse et son dynamisme.
Prendre le contre-pied systématique est aussi une activité grégaire de ruminant. Obéir n'est pas suivre bêtement, les modalités de l'obéissance, les intentions sont au moins aussi importantes que le fait de suivre ou ne pas suivre. dans le domaine de l'enseignement nous gardons toutes ses libertés...
Finalement, au bout de cette belle et sage réflexion, dont l'importance, en effet, mérite qu'elle nous ait été relayée par la Toile de l'éducation du Monde, on ne sait pas bien si son auteur approuve ou désapprouve les « désobéisseurs ». Dans la mesure, cependant, où l'obéissance se fonderait sur l'écoute et la confiance, on pourrait sans doute en conclure que la politique actuelle du gouvernement en matière d'éducation se trouve ici irréversiblement condamnée, du moins dans ses méthodes. La communauté universitaire, en tout cas, et dans son immense majorité, semble-t-il, a perdu confiance en la parole d'un gouvernement qu'elle juge « autiste ». Et ce constat paraît devoir rester valable au-delà du soupçon inévitable de manipulation idéologique partisane qu'il ne manquera pas par ailleurs de susciter.
Trouvant votre blog par hasard, ancien élève à St Bernard, école primaire à Besançon entre 66 et 71, je veux remercier à travers vous les Frères pour ce qu'ils m'ont apporté. Souvenir, en particulier, du Frère Pierre VINNEZ, ancien directeur et maître de CM1, qui nous a quitté voici quelques années.
Tout en approuvant la sagesse du commentaire, il me semble qu'une dimension manque : la relation contractuelle. Un enseignant n'est pas un citoyen qui choisit au jour le jour de faire ce qui lui convient ou ce que, dans sa grande sagesse et lucidité, il trouve judicieux, approprié, intelligent. C'est un fonctionnaire qui a signé un contrat dans lequel, en échange d'une rémunération ( au sens complet du terme, salaires, cotisations diverses payées par l'employeur,avantages annexes, retraite) il s'engage à effectuer un certain travail défini et à entrer dans une organisation dont les règles sont fixées par la direction. Il n'a pas les avantages (liberté, autonomie) et les inconvénients (précarité, nécessité de faire son propre commerce) d'une profession libérale. La question de l'obéissance ne se pose donc, comme pour tous les fonctionnaires et salariés , que lorsque les ordres sont contraires à l'éthique et aux principes moraux (dénonciation des élèves juifs pendant la guerre par exemple) ou mettent en danger les personnes ( droit d'alerte).
À ma connaissance, en l'espèce, les consignes du ministère ne sont pas contraires à l'éthique et aux principes moraux qui fondent notre société, même si leur efficacité pédagogique est discutable, mais cela relève des instances de concertation et de dialogue du ministère, et non pas de l'appréciation individuelle. Pourquoi ne pas dire que, selon ma conscience, il faut faire six heures de maths au lieu de cinq ?
Cherchant les blogs qui peuvent répondre, qui répondent déjà , à l'ouverture de l'Eglise à l'évangélisation par le biais des blogs, je trouve le vôtre. Je dois aussi beaucoup, personnellement, aux frères des écoles chrétiennes, vrais "serviteurs des serviteurs" de Dieu. Merci d'exister.