Frère Jacques d'HuiteauLa question de l'obéissance que l'on avait reléguée au rang des "vieilles lunes pédagogiques" a resurgi récemment dans le monde de l'Éducation nationale. Des professeurs d'école hostiles aux dernières réformes en cours dans le premier degré se sont érigés en "désobéisseurs", enrichissant du même coup la langue française d'un nouveau vocable. Leur ministre a répliqué : " Un enseignant, il doit faire obéir ses élèves...Donc il y aurait un véritable paradoxe que lui-même ne s'applique pas ses propres règles". Une formatrice "honoraire" d’un IUFM et chercheuse à l’Institut National de la recherche pédagogique (l'adjectif la rend peu suspecte de céder à une permissivité dans le vent) lui a vertement répliqué par blog interposé : "L'obéissance est-elle une valeur morale ? Certainement pas ! Obéir, c'est se soumettre et il faut, pour cela, se débarrasser de son jugement personnel. C'est cesser d'être le roseau pensant de Pascal. C'est cesser d'être un être humain pour entrer dans la famille des veaux, chers au grand général". Fichtre, moi qui en tant que religieux ai fait un vÅ“u d'obéissance, voici que m'est dénié par le fait même la qualité d'être humain et transformé en un paisible ruminant voué à l'abattoir de l'autoritarisme ! C'est d'ailleurs au nom de cette conception que les religieux, selon les révolutionnaires de 89, ne pouvaient être considérés comme des citoyens et étaient placés au même rang que les enfants, les fous...et les femmes.

Une polémique, au-delà de ses emphases et de ses jugements à l'emporte pièce, a toujours le mérite de mettre le doigt sur des questions sensibles, voire des enjeux importants. La question de l'obéissance en est une.

Arcaba - Frère Jacques d'Huiteau - Des vies de frères, le blog des freres des ecoles chrétiennesSoixante-huitard, comme pour beaucoup de ma génération l'obéissance aveugle ne m'est jamais apparue une vertu ou un principe pédagogique à ériger en absolu. Pour autant je vois de plus en plus d'enseignants épuisés d'avoir à sans cesse asseoir une autorité que ne légitiment ni les connaissances, ni la compétence, ni l'expérience, ni une mission sociale reconnue. Il suffit d'aller voir le film "Entre les murs" pour en avoir une idée. Sans parler de parents dépassés par les exigences et les comportements de leur progéniture.

Une des plus grandes leçons de pédagogie que j'ai reçues dans ma vie me vient d'une élève de seconde qui, un jour, est venue me trouver en me disant "Je viens te voir pour qu'enfin quelqu'un me dise non". Évidemment je tombais des nues. Lui ayant demandé des explications, j'ai compris qu'intuitivement elle retrouvait le sens étymologique du mot obéissance "écouter"(ob-audire). Obéir c'est inscrire un acte, une décision dans le contexte d'une écoute. Or écouter n'est pas être passif. C'est soumettre la pensée d'un autre à son propre jugement : essayer de la comprendre, la confronter à ses idées, ses convictions, et au bout du compte en retirer ce qui enrichit ma vision des choses. Comprise ainsi, l'obéissance suppose pour celui qui détient l'autorité de satisfaire à l'exigence de fonder ce qu'il suggère, demande, voire ordonne,...et de se l'appliquer à soi-même. Et pour celui qui se trouve confronté à une injonction, une recommandation, voire un ordre, l'exigence consiste à examiner le bien-fondé d'une pensée qui vient d'un autre en essayant d'en comprendre les intentions et le contenu sans préjugés et sans démission du jugement. Évidemment ce n'est pas facile et c'est à moduler selon l'âge des interlocuteurs.

Suivez la direction - Frère Jacques d'Huiteau - Des vies de frères, le blog des freres des ecoles chrétiennesEn fin de compte la qualité de l'obéissance repose sur la qualité de la relation entre celui qui ordonne et celui à qui il est demandé d'obéir. Si la relation se fonde sur le respect et la confiance l'obéissance n'est pas démission mais le plus souvent occasion de grandir.

De même qu'un train peut en cacher un autre, la question de l'obéissance dans notre société cache le plus souvent la question de la confiance que nous pouvons et voulons nous accorder les uns aux autres : dans le monde de l'éducation, élèves et enseignants, parents et professeurs.