portrait de Frère Robert Comte sur des vies de Frères, le blog des Frères des Ecoles ChrétiennesLa vie d'un Frère qui approche des 70 ans n'est plus celle d'un trentenaire plein d'allant, mais elle peut être riche d'événements. J'en retiens quelques-uns à cause de leur diversité.

Séjour à l'hôpital

Je retiens d'abord cet événement, non pas d'abord parce qu'il serait le signe que j'ai atteint un âge respectable (l'opération que j'ai subie – ablation de la vésicule biliaire – peut vous tomber dessus à un âge plus tendre), mais à cause de ce que j'ai vécu à cette occasion.

Logo H de Hôpital, illustrant le séjour à l'hôpital de Frère Robert Comte.Je n'insiste pas sur l'aspect assez désagréable d'une crise inattendue qui vous oblige à rejoindre dare dare le service des urgences et bouscule le calendrier pendant cinq semaines ; on se retrouve tout d'un coup plus vulnérable qu'on ne le croyait. Je n'insiste pas non plus sur l'aspect médical, même si j'ai apprécié la qualité professionnelle et humaine des soignants. Comme je suis arrivé à l'hôpital le mercredi saint, c'est là que j'ai vécu le triduum pascal, un peu dans les vaps quelques jours après l'opération. Mais je me rappelle que le soir de Pâques, une infirmière m'a demandé soudain : « au fait, c'est quoi la fête de Pâques ? ». Même si elle m'a avoué au terme de l'échange qu'elle croyait plutôt à la réincarnation, j'ai compris que ce genre d'interrogation l'habitait réellement puisqu'elle a appelé une de ses collègues un autre soir pour qu'elle se mêle à la conversation.

Photo d'une chambre d'hôpital illustrant le séjour à l'hôpital de Frère Robert ComteMais j'ai été marqué surtout par la relation que j'ai eue avec mon voisin de chambre. A vrai dire, quand il est arrivé, il m'a plutôt inquiété : j'ai trouvé qu'il se comportait comme en terrain conquis (il n'y avait pas cinq minutes qu'il était là qu'il avait déjà installé la télévision pour regarder les matches de foot, ce qu'il a fait presque sans interruption) ; mais j'ai vite compris que sa grande familiarité avec le service de chirurgie s'expliquait par le fait qu'il y venait pour la cinquième fois (son ventre était lézardé de cicatrices). Mais j'ai progressivement sympathisé avec cet homme d'origine algérienne, qui vend des légumes sur le marché (une des aide-soignantes était sa cliente régulière) : nos misères respectives et les services que nous nous sommes rendus nous ont rapprochés. Deux souvenirs le concernant restent gravés dans ma mémoire. Un jour, l'aumônier (laïc) m'a apporté la communion. Après un temps de conversation, il annonce : « maintenant, nous allons prier ». Mon voisin, qui était resté dans son lit jusqu'à ce moment, s'est levé en me serrant la main et s'est éclipsé pour nous laisser prier dans la discrétion ; j'avoue que j'ai été très touché par son signe de connivence et sa délicatesse. Quand il est revenu, je lui ai dit que nous avions prié pour lui, ce dont il m'a remercié chaleureusement. Second souvenir : la veille de son départ, son épouse est venue lui rendre une dernière visite en compagnie de ses enfants (j'avais eu l'occasion de lui dire que ceux-ci étaient remarquablement bien éduqués). Je les laisse bavarder tout en lisant un polar, lorsque j'entends mon voisin Nourredine me dire: « Robert, sers-toi ». Sa femme avait apporté deux gâteaux, un pour lui, un pour moi ! Inutile de dire que ce geste m'a aussi beaucoup touché. Ces deux souvenirs personnels me font penser à ce qu'un de mes anciens professeurs (Maurice Bellet) raconte de son propre séjour à l'hôpital. Il s'est trouvé lui aussi dans la même chambre qu'un algérien opéré de la prostate. De quoi ont-ils parlé ? De leurs misères physiques respectives. Il ajoute : « voilà nos sujets de conversation : peu élevés. J'ai été le prochain de cet homme et il a été mon prochain. Beaucoup plus que d'autres avec qui nous parlions mystique ou philosophie ».

Animation de retraites

Depuis maintenant deux ans, j'ai été embarqué dans l'animation de retraites dans nos Maisons de retraite (y compris dans d'autres congrégations masculines et féminines). Sous le titre « Ma vieillesse, une vocation », j'y aborde ce qu'on pourrait appeler une spiritualité de la vieillesse. Ce que je retiens de mon passage dans ces maisons, c'est d'abord que la rencontre de ces confrères âgés (certains ont plus de 90 ans) me confronte à ce qui m'attend (peut-être) dans un certain nombre d'années. Quand je vois le travail du temps sur leur condition physique ou mentale, cela me place face à des réalités que j'ai parfois tendance à laisser sur la marge.

Mais je suis aussi le témoin de vies de fidélité : cette génération a traversé tant de bouleversements dans la société, l'Église ou la congrégation ! Elle a tenu le coup ! Et puis, comment ne pas être touché par ce que l'on voit ou qu'on nous rapporte : ce Frère âgé de plus de 90 ans, condamné à se déplacer sur un chariot, complètement sourd et auquel la mémoire joue des tours manifeste une joie de vivre étonnante (il éclate de rire quand il s'aperçoit qu'il s'est embrouillé dans le calendrier ; il lance des « merci ! » chaque fois qu'on lui rend service) ; ces Frères qui font la lecture à ceux qui ont une vue trop faible ou qui en rassemblent quelques-uns pour leur jouer au pipeau des airs de leur enfance ; ce Frère effacé (avec lequel j'avais vécu en communauté) qui, sentant sa mort prochaine, fait venir le personnel pour le remercier et lui dire adieu. Nos maisons de retraite ont aussi leurs Fioretti !