Des vies de Frre

F. Michel Fleury

Frère Michel Fleury a exercé ses talents d'enseignant et d'éducateur notamment  en banlieue nord de Paris : Saint-Denis, Garges-lès-Gonesse mais c'est ensuite en  Égypte qu'il a donné le meilleur de lui-même ces dernières années : enseignement, alphabétisation, catéchèse, formation des adultes ... De retour à Paris, Maison de La Salle, Internet lui permet de continuer à distance sa mission de formateur, sans craindre de partir, deux fois l'an, pour de longs séjours : sessions au Caire et Alexandrie, préparation de stages des étudiants du CFP dans le cadre du master "lasallien" ... D'Égypte, il passe la frontière jusqu'à Khartoum au Soudan, qu'il connait depuis 25 ans et où il a résidé pendant 7 ans. Il y retourne souvent : accompagnement des catéchistes, suivi des projets pour les enfants de la rue ... sans oublier " d'abord effectivement des vacances, avec la joie de retrouver de nombreux amis dans les paroisses et les écoles" !

Destination facebook ou l'ancêtre au pays des merveilles…

Jeunes du Soudan, des vies de Frère, le blog des Frères des Écoles Chrétiennes

Frère Michel Fleury - des vies de Frères, le blog des frères des écoles chrétiennesJe n'y suis pas entré pour inciter à la révolution, comme les jeunes égyptiens, dont beaucoup, paraît-il, sont anciens élèves des Frères… J'avais même résisté à plusieurs invitations reçues dans ma boîte mail. Non, c'est venu naturellement, presque par hasard.

Le 27 mars dernier, alors que je viens d'entrer dans le minuscule aéroport de Juba – capitale du Soudan du Sud, je reçois un message sur mon portable : "Je vous ai loupé de peu devant l'aéroport. Je suis un de ceux que vous avez accueillis au collège de La Salle au Caire en 2000 quand nous étions réfugiés. Je suis à Juba pour huit jours. J'habite à Boston. Rendez-vous sur facebook…" Signé : Mayum Lual Deng.

C'est ainsi que j'ai découvert facebook, cette formidable machine à perdre son temps. Ça tombe bien : j'en ai à perdre. D'ailleurs, "créer des liens" est-il vraiment perdre son temps ? Un des aspects les plus passionnants de notre vocation n'est-il pas justement de créer des liens, de mettre ensemble pour une même passion, un même idéal, un même projet, des gens qui ne se connaissaient pas… C'est le meilleur de facebook que de créer des liens entre des gens qui ne se seraient jamais connus ou de leur donner l'occasion de se retrouver.

Certes, ce genre de relation peut être très superficiel, et même relever du fantasme… Sur facebook, le mot "friend" peut être galvaudé. La preuve : d'un seul clic (sur le signe X) le "friend" en question retourne au néant. - "Etes-vous sûr que vous voulez bien supprimer Untel ?" - Clic : il n'existe plus. C'est très pratique.

N'empêche. Grâce à facebook, je fais se retrouver des gens que leur situation de demandeurs d'asile avait dispersés sur plusieurs continents, ou se maintenir des liens entre d'autres que la vie avait contraints à vivre ensemble dans des camps et qui se séparent maintenant pour un nouvel exode vers leur nouvelle patrie.

Ainsi, sur ma page, y a-t-il plusieurs cercles destinés à s'agrandir (Nb : Si les filles y sont peu nombreuses, c'est que le système d'éducation au Soudan n'est pas mixte).

1er cercle : les émigrés, demandeurs ou bénéficiaires du droit d'asile.

- Mayum Lual (Boston), Atem Albino (Canada), Yai Majar (Australie), Deng Akoc (USA), Malual Garang Deng, Garang Macham et d'autres… avaient fui le Soudan pour bénéficier de la protection du HCR et obtenir le droit d'asile dans un pays d'accueil. Au Caire, ils ont pu disposer au collège de La Salle d'un local pour se retrouver, suivre des cours de langues, jouer au basket, faire des promenades… Plusieurs d'entre eux s'étaient ensuite perdus de vue après leur transfert dans d'autres pays… Alors j'ai mis sur facebook des photos prises au collège de La Salle en 2000 pour qu'ils se reconnaissent. Et ça marche.

2ème cercle : les anciens des projets "Sœur Emmanuelle" pour les enfants des rues.

- Vincensio Omunwjok, Emma Isaak, Stanslaus Mogga, Henry John, William Akec et d'autres…, étaient cadres dans ces projets, et souvent eux-mêmes anciens bénéficiaires. Retournés dans le Sud, ils essaient de recréer les mêmes projets pour les enfants des rues et les chômeurs. Henry me disait à Juba : "Ce projet, c'est toute ma vie : je l'ai dans la peau."

3ème cercle : les lasalliens.

- Frère Joseph Alak Deng. Originaire d'une tribu du Soudan du Sud, il s'apprête à y retourner dans le cadre du projet intercongrégations présenté dans le dernier numéro d'intercom… Il publie chaque semaine sur facebook une réflexion ou des photos à la gloire de sa nouvelle patrie.

- Frère Hossam Nassim, égyptien, en communauté à Khartoum. Ce n'est pas sa photo que vous trouverez au-dessus de son nom, mais celle de son meilleur ami (Mandela) qui s'est noyé cet été au cours d'une promenade qu'il avait organisée pour les moniteurs des camps d'enfants… Mandela était assidu à la prière avec le groupe lasallien…

- Angelo Abram Makouj, ancien de l'institut catéchétique. N'ayant pas trouvé d'enseignant chrétien dans son école, il avait été contraint de suivre le cours d'Islam pendant toute sa scolarité. C'est pour que ses enfants ne fassent pas le même parcours qu'il a décidé d'être catéchiste scolaire bénévole. Assidu lui aussi au groupe lasallien de prière.

- Emmanuel Aïssa Kuku, qui a vécu avec tristesse l'indépendance du Sud et le départ de presque tous ses amis et collègues. C'est qu'il est originaire des Monts Nuba, une de ces régions peuplées de tribus africaines que le colonisateur anglais a "oubliées" au Nord, d'où les conflits actuels dits "frontaliers". Seul chrétien de sa famille – j'ai été témoin de son baptême - il est responsable de l'enseignement religieux dans une paroisse. Il vient régulièrement au groupe lasallien de prière avec la communauté.

4ème cercle : les autres

- Abia Ndima, Chol Deng, Cesar Swka et beaucoup d'autres… qui ont grandi dans les camps de réfugiés, et qui se raccrochent à facebook comme à une bouée, dans les circonstances inertaines qui sont les leurs actuellement… Ils sont peut-être actuellement sur les routes, ayant perdu au Nord du jour au lendemain leur nationalité et leur droit au travail.

Facebook est actuellement pour les sudistes le reflet de la jubilation avec laquelle ils vivent l'indépendance chèrement acquise de leur pays. Angelo postait le 9 juillet – jour de l'indépendance - ces simples mots : "My first day as freeman" ("Mon premier jour d'homme libre") Puis, quelques jours plus tard, sans doute pour consoler ses amis restés au Nord : "Au Nord comme au Sud, on boit l'eau du même fleuve" (le Nil)

Pour ma part, je me suis contenté de citer- sous la photo de leur nouveau drapeau – le verset du vieillard Siméon : "Maintenant, Seigneur, tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix, car mes yeux ont vu ton salut"… Même si, dans mon cas, ce n'est pas forcément pour tout de suite.

Faites des frères...

Frère Michel Fleury - des vies de Frères, le blog des frères des écoles chrétiennesNous sommes le 10 mars.

Soudan - Frère Michel Fleury - des vies de Frères, le blog des frères des écoles chrétiennesJe suis encore à Khartoum pour quelques jours, après trois mois de séjour, en deux fois. Et j’ai promis cette contribution au blog pour la fin du mois… Ma journée a été très calme, « au frais » dans la maison communautaire (le frais, c’est quand même 35°). J’ai révisé et « ordinateurisé » des exemples de célébrations que l’on peut faire avec des élèves en école ou en paroisse, préparés par des élèves catéchistes.

J’écoute en boucle une chanson d’un chanteur soudanais que je viens de découvrir… sur Youtube ! J’aime beaucoup cette musique. Comme j’ai aimé en Egypte Oum Kalthoum et d’autres et suis très fier de connaître par cœur certaines de leurs chansons… Comme j’ai aimé, au temps où j’étais à St Denis et à Garges, Pink Floyd, Deep purple, Chick Korea etc… comme j’ai aimé la musique classique quand j’étais dans les beaux quartiers et reste un fan de bel canto… Alors : mimétisme ? caméléon ? Peut-être.

Pour moi, découvrir un peuple, c’est vivre avec, y avoir des amis plus que des élèves ou des collaborateurs, ressentir ce qu’ils ressentent, aimer ce qu’ils aiment. Il y a sans doute une part d’illusion, voire de romantisme. Il y a aussi des limites: je n’apprécie pas du tout le tam tam qui accompagne parfois les danses de la tribu voisine pendant 72 heures d’affilée…

J’en suis là de cette lettre quand je rejoins la communauté pour l’heure de méditation du carême autour la lettre pastorale du Frère Supérieur: « Notre vie religieuse se sent appelée par le désir d’aller plus avant, aux frontières, d’être plus proche des gens, de leurs problèmes et de leurs espoirs… d’aller plus à l’intérieur de la compassion de Dieu pour ses fils »

« A l’intérieur », c’est bien ça.

Je suis plus que jamais admiratif de cette parole attribuée au Fondateur : « d’un engagement dans un autre »…Visitant, dans les années 80, un missionnaire, qui vivait dans un camp de déplacés autour de Khartoum, je m’étais dit: « S’il y a un endroit où je n’aimerais pas vivre, c’est bien là ! ». Et c’est là que je me suis retrouvé peu après et ai vécu trois ans. Et où je suis invité à retourner en octobre prochain.

Moi qui n’avais jamais envisagé ma vie de Frère en dehors de l’hexagone !

Frère Michel Fleury - des vies de Frères, le blog des frères des écoles chrétiennesJ’y vois un peu de ma volonté, peut-être des lubies, car il est plus facile d’être « proche »… au loin… que près de chez soi ! Mais j’y vois aussi la volonté d’un Autre. Et je lui en rends grâce.

Le cardinal Zubeir nous a dit lors de la journée de la vie consacrée (le 2 février) : « Applaudissez-vous vous-mêmes tous les matins en vous réveillant, car si vous ne le faites pas, personne ne le fera à votre place. »

Alors j’applaudis.

Et le Frère Hossam nous propose ce soir ce texte :

« Faites des disciples, et non des maîtres
Faites des personnes, non des esclaves.…
FAITES DES FRERES. »

Quand j’étais jeune Frère, je me plaisais à penser que mes futurs élèves étaient déjà nés, qu’ils allaient à l’école, etc.… Maintenant qu’ils sont pères au Soudan, grands pères en Egypte et peut-être même arrière grands pères en France, j’en suis à me demander : « Est-ce que nous avons fait des disciples, des personnes, est-ce que nous avons fait des frères ? »