Des vies de Frre

F. Joël Palud

Frère Joël Palud, 49 ans, professeur de lettres. A travaillé plusieurs années en secondaire, en particulier à Reims... et comme Directeur à Saint-Etienne. A accompagné de nombreux groupes du SEMIL en Côte d'Ivoire. Après cinq années au service des enfants de la rue à Butare (Rwanda) et un bref passage par Lyon, il est maintenant formateur au noviciat de la RELEM à Madrid.

Ca commence bien !

Frère Joël Palud  - des vies de Frère, le blog des frères des écoles chrétiennesLe Sauveur nous est né. A peine les chants des anges se sont-ils dissipés, et les rois mages repartis après l'offrande, la réalité nous apparaît sans fard, dans sa tragique modernité. Non content de naître SDF (Sans Douar Familial), le Sauveur doit échapper à un crime contre l'humanité, prendre le chemin des réfugiés vers l'Egypte. Aucun apocryphe ne précise si la Sainte Famille a bénéficié d'un hébergement sous tente sur les berges du Nil généreusement fourni par une O.N.I. (Organisation Non Impériale) ou si elle dut avoir recours à l'aide de bonnes volontés dévouées auprès des sans papyrus... Une chance que Joseph fût peu exigeant et capable de trouver un travail rapidement : il n'a pas risqué sa famille dans une périlleuse traversée de la Méditerranée pour tenter de s'installer dans la banlieue de Rome, sûrement déjà miroir aux alouettes de bien des espoirs frustrés... Cela eût achevé de nous convaincre que ce monde a décidément bien peu changé. Les choses auraient même plutôt empiré : la Sainte Famille devrait, de nos jours, faire la queue au "check point" d'un sinistre mur pour espérer échapper au massacre.

Sans papyrus - Frère Joël Palud - Butare - Rwanda - des vies de Frère, le blog des frères des écoles chrétiennesFaut-il se laisser gagner par la lassitude devant cette apparente immobilité de l'histoire? Sûrement pas ! La bonne nouvelle de Noël tient à cela que c'est précisément cette condition humaine blessée, cabossée... que Dieu lui-même vient éprouver de l'intérieur. Non pour l'exalter, au point qu'il deviendrait enviable d'expérimenter le pire au prétexte qu'Il l'a connu, mais bien pour dénoncer ce qui abaisse l'homme et nous le faire dénoncer, pour rendre ce monde plus habitable et digne de l'homme parce qu'il a été digne de Lui. La tâche est-elle démesurée? Si nous avons des rêves immenses et des impatiences mal maîtrisées, sûrement ! La plus mauvaise manière serait d'oublier de faire chaque jour ce qui est à notre portée en se réservant pour un grand soir qui, par définition, est toujours pour demain. L'âne et le boeuf sont dans nos crêches pour nous le rappeler : incapables de sauver l'humanité, ils se sont contentés du modeste rôle de radiateurs soufflants (il est sûr qu'avec une pneumonie, Jésus démarrait encore plus mal !).

Le rôle modeste est, aux yeux de Dieu, le premier pas toujours indispensable. Battons-nous, certes, pour un monde sans violence faite à l'innocent, sans réfugié, sans exclu du logement ou de l'éducation... Tout ces rendez-vous militants seront à honorer en leur temps. N'oublions pas que le premier rendez-vous est à la crêche. Contentons-nous de voir sourire le Sauveur, contentons-nous de souffler un peu de chaleur : c'est la première chose dont Il a besoin.

Comme des moineaux...

Frère Joël Palud - des vies de Frère - le blog des frères des écoles chrétiennesEnfant Boudeur - Des vies de Frères, le Blog des Freres des Ecoles ChrétiennesJ'ai souvent observé le manège près de la maison. Un adolescent, visiblement frappé d'hydrocéphalie, fait la manche parmi les étudiants qui descendent l'avenue. J'ai mis mon incapacité à dialoguer avec lui sur le compte de mon incompétence linguistique, mais mes confrères m'ont -hélas- rassuré : même avec eux il est incapable d'aligner trois mots cohérents. Son visage est doux, surmonté d'un crâne difforme et disproportionné que sa nuque semble peiner à porter. Même sa démarche en est affectée : il fait de petits pas, tronc raide et main furtivement tendue, apostrophant le passant d'un murmure incompréhensible. Deux lascars du même âge sont toujours là, à distance, feignant de jouer. Un handicapé sans défense et inspirant la pitié est, malheureusement, une vraie rente pour qui peut le racketter à loisir. Et ces deux canailles ne doivent pas s'en priver.

Repas - Intiganda - Butare - Des vies de Frères, le Blog des Freres des Ecoles ChrétiennesJe n'ai jamais donné un sou au garçon, sachant trop bien dans quelles poches il atterrirait. Je lui ai quelquefois donné du pain, en restant soigneusement près de lui jusqu'à ce qu'il ait terminé, pour garder les deux rapaces à distance. Je n'ai pas eu, en retour, le moindre sourire ou un merci, mais la voracité avec laquelle il mangeait me tenait lieu de récompense ainsi -je l'avoue- que le regard noir des deux sbires tenus à l'écart du festin. Le garçon a cessé brutalement de fréquenter notre quartier : accueilli dans un centre ? Traîné par ses deux poissons pilotes vers un lieu plus rémunérateur ?...

Je repense souvent, en voyant ces gamins les plus pauvres, aux phrases de l'évangile sur les oiseaux qui vivent sans semer et sans souci apparent du lendemain puisque "leur Père du ciel les nourrit" (Mt 6,26...). La faim, la peur des rafles, les bagages portés sous le soleil pour une pièce, l'essence sniffée pour oublier qu'on dort sous la pluie, les coups du "boss" pour se faire piquer le peu qu'on gagne... C'est un père bien pingre qui fait survivre ces moineaux-là ! Reste au frère à les porter dans la prière pour offrir, à chaque rencontre, un sourire qui fait exister, qui dit que le Père ne restera pas éternellement sourd...

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