Des vies de Frre

F. Jacques d'Huiteau

Frère Jacques d’Huiteau est conseiller général auprès du Frère Supérieur Général à Rome. Enseignant de lettres et théologien, il a été visiteur-provincial de France pendant 8 années. Aujourd’hui, il est chargé de l’animation de la Région Lasallienne Europe-Méditerranée (RELEM) qui représente 16 districts et s’étend, dans ses points extrêmes, de l’Irlande au Soudan et de la Pologne au Portugal.

Une aventure étrange

Accueil des novices, illustration d'un billet de Frère Jacques d'Huiteau sur le blog des Frères des Ecoles Chrétiennes

Frère Jacques d'HuiteauUn personnage de Montesquieu posait au XVIIIème siècle la question suivante : « Comment peut-on être persan ? ». Sans doute maints français au XXIème siècle pourraient poser la question suivante : « Mais comment peut-on penser à devenir religieux ? ».

La vie religieuse ne fait plus recette : la chute numérique des vocations l’atteste. Lorsqu’une fille ou un garçon envisage de choisir ce style de vie il n’est pas rare que de bonnes âmes y compris chrétiennes – parents, amis – tentent de l’en dissuader.

Les raisons estimées bonnes ne manquent pas. Comment être heureux dans un style de vie qui relativise voire rejette ce qui dans la conception commune se confond avec l’idée de bonheur : la richesse, une carrière, une totale autonomie, la recherche du plaisir quelle qu’en soit la forme ? En ces temps où la foi religieuse est soupçonnée d’intolérance voire de fanatisme comment ne pas s’inquiéter d’une démarche qui place la foi en Dieu au centre de la vie ? Face à certains scandales récents ou actuels touchant des religieux est-il encore possible d’envisager une forme de vie dont on répète à l’envi qu’elle peut engendrer des déséquilibres psychologiques menant à des comportements déviants ou pervers ? Et quand il s’agit de la vie de Frère le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne confère guère un prestige social ou ecclésial.

Photo de groupe du noviciat, illustration d'un billet de Frère Jacques d'Huiteau sur des Vies de Frères, le blog des Frères des Ecoles ChrétiennesPourtant il m’a été donné de participer le 19 septembre à une célébration d’entrée de six jeunes espagnols, français et italien au noviciat lasallien de Madrid. Tous ont fait des études universitaires et acquis les compétences et les diplômes nécessaires pour une bonne insertion professionnelle comme enseignants, ingénieur, chercheur, gestionnaire. La plupart ont déjà une expérience professionnelle du fait de leur âge qui dépasse la trentaine. Il leur a donc fallu effectuer des ruptures qui ne sont guère aisées : vendre sa maison pour l’un ; quitter la sécurité de leur statut professionnel pour d’autres ; s’expatrier dans un pays dont la moitié ne connaissait guère la langue. Pendant un an il leur faudra faire l’apprentissage de la vie communautaire avec ses joies mais aussi ses exigences, ses difficultés. Il leur faudra faire l’expérience parfois aride d’une vie de prière où se joue un cœur à cœur avec Celui qu’ils ont décidé de mettre au centre de leur vie.

Qu’est-ce qui les pousse donc à cette démarche ? La réponse tient à ces quelques mots de Michel de Certeau lors d’une profession religieuse : « "Sans toi je ne puis plus vivre. Je ne te tiens pas mais je tiens à toi. Tu me restes autre et tu m'es nécessaire, car ce que je suis de plus vrai est entre nous".

Ces mots sont ceux de l’amour. Ils pourraient être ceux d’un fiancé à celle qu’il aime. Choisir la vie religieuse c’est aussi s’engager dans une aventure amoureuse qui a ses caractéristiques propres, ses aspects étranges car « le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas », selon le mot célèbre de Pascal qui visait non seulement la passion amoureuse mais également et avant tout la soif de Dieu.

A Contre-Courant

Dans l’actualité Il y a parfois de curieux télescopages.

Frère Jacques d'HuiteauDurant des mois les medias ont mis en exergue les turpitudes de religieux, de prêtres et même d’évêques. Et voici que dans un haut-lieu du « bling-bling » et des paillettes une autre figure des religieux a surgi. Elle a produit un tel impact que le film qui la présentait a obtenu le grand prix du Jury. Vous avez deviné : il s’agit des moines de Tibhirine, héros du film « Des hommes et des dieux ».

Pourquoi un tel impact ? Parce que ces moines cisterciens ont vécu à contre-courant.

Les moines de Thibérines - Frère Jacques d'Huiteau - Des vies de frères, le blog des freres des ecoles chrétiennes

Déjà leur style de vie est à contre-courant des valeurs prônées dans notre culture où la réalisation de soi est présentée comme passant nécessairement par la richesse, le pouvoir, la recherche effrénée du plaisir sous toutes ses formes, y compris sexuelles, le soupçon permanent à l’égard de toute conviction religieuse. En outre leur itinéraire de vie les ayant conduits dans un pays où se manifestaient la violence et l’intolérance, ils ont été d’inlassables artisans de paix, de dialogue, de réconciliation. Le jury qui a attribué le prix a noté, outre la qualité du film, « la profonde humanité des moines, leur respect pour l’Islam, et leur générosité pour leurs voisins villageois ». Comme beaucoup de semeurs de paix, ils l’ont payé de leur vie.

]Au fil de mes voyages je suis frappé de voir comment dans notre Europe en quête d’unité les forces de division sont aujourd’hui à l’œuvre. Certains pays de l’Union apparaissent très désunis, voire au bord d’une implosion. Je songe à l’Espagne et à la Belgique où les querelles linguistiques, les mises en cause d’une solidarité nationale rythment la vie politique. On pourrait y joindre l’Italie avec l’écho rencontré aux dernières élections par les thèses de partis autonomistes aux tendances xénophobes.

Or c’est dans ce contexte de désunion que récemment des Frères prennent des décisions qui vont à contre-courant. La dernière en date est celle des Frères d’Espagne de s’unir en une seule Province, c’est-à-dire de constituer une unité de vie et d’administration où des catalans, des basques, des castillans, des galiciens ont choisi de mettre en commun au service d’une même mission leurs compétences, leur énergie et de construire un avenir commun. De même les responsables des Frères flamands et wallons se rencontrent régulièrement pour réfléchir ensemble sur leur avenir.

Cette affirmation d’un lien fraternel plus fort que nos particularités culturelles et sociales, voire idéologiques, est sans doute une des manières de vivre à contre-courant, et par là de donner tout son sens à notre vocation de Frère. C’est certainement sur le chantier de la fraternité que les chrétiens sont attendus et que leur foi peut acquérir plus de crédibilité, constituer une force d’espérance dans des sociétés dont les instituts de sondage nous apprennent que les lendemains sont envisagés plus sur le mode du désenchantement que comme chantants.

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