Des vies de Frre

F. Jacques d'Huiteau

Frère Jacques d’Huiteau est conseiller général auprès du Frère Supérieur Général à Rome. Enseignant de lettres et théologien, il a été visiteur-provincial de France pendant 8 années. Aujourd’hui, il est chargé de l’animation de la Région Lasallienne Europe-Méditerranée (RELEM) qui représente 16 districts et s’étend, dans ses points extrêmes, de l’Irlande au Soudan et de la Pologne au Portugal.

Offre d'emploi

Frère Jacques d'HuiteauLe dimanche 15 mai, les catholiques ont été invités à prendre conscience qu'ils pouvaient donner à leur vie un tour particulier en même temps qu'un sens où leur foi est pleinement vécue. C'était en effet la journée de prière mondiale pour les vocations.

A cette occasion le diocèse d'Aix a fait paraître sur un mode humoristique la petite annonce suivante : "offre d'emploi" publiée par le diocèse d'Aix, à l'occasion de la journée mondiale de prière pour les vocation, des vies de frère, le blog des Frères des Écoles Chrétiennes Evidemment la "multinationale" en question est l'Eglise et la "filiale" le diocèse. Quant à l'emploi offert, nul doute qu'il s'agit de celui de prêtre. Une telle offre pourrait-elle correspondre à une "embauche" comme Frère ?

L'Institut des Frères est également une "multinationale" présente dans les 5 continents et 80 pays. Ses membres s'engagent aussi à rester célibataires toute leur vie. Le sens du contact et de l'écoute constitue l'essentiel d'un style de vie dont la fraternité est la valeur fondamentale.

Quant aux éléments de profil touchant la formation, le salaire, le travail, la retraite ils sont à moduler en fonction de l'environnement où vit chaque Frère. Certains Frères reçoivent un salaire d'enseignant ; d'autres celui d'un animateur socio-culturel ; d'autres ne sont pas rétribués personnellement pour leur travail, c'est leur communauté qui en reçoit directement le fruit. Mais quels que soient les revenus personnels ils les mettent tous en commun et les gèrent communautairement. Un solide sens du partage est donc requis. Sans être nécessairement socialistes ou communistes ils pratiquent des aspects fondamentaux de ces deux visions de la société !

Bac+8 n'est pas forcément exigé, ce qui ne veut pas dire qu'une bonne formation n'est pas nécessaire. Si un Frère veut être enseignant il doit satisfaire aux exigences de l'Education nationale : Bac+5 et concours. S'il envisage de s'occuper d'enfants des rues, s'il s'investit dans le monde des loisirs, une formation socio-éducative est utile. Par ailleurs si les Frères veulent "construire l'Homme" leur projet de vie inclut aussi de "dire Dieu". C'est pourquoi une solide formation spirituelle, théologique et pastorale fait partie de leur formation initiale et continue.

Un autre élément de profil me paraît aujourd'hui important voire essentiel : le goût de l'aventure. En effet la vie de Frère en est une. C'est une aventure intérieure dont la passion constitue le moteur, un moteur à deux temps car en fait cette passion est double : elle concerne Dieu recherché tout au long de la vie, elle concerne les jeunes dont la formation et l'éducation sont perçues comme des leviers essentiels pour la réussite de leur vie C'est une aventure pleine d'imprévus qui demande disponibilité et humour.

Disponibilité car l'horizon ne se limite pas à une région donnée, à un travail précis : un Frère peut être appelé à vivre dans un autre pays, à parler une autre langue, à recevoir diverses missions. J'en sais quelque chose. Humour car il s'agit de vivre en frère au milieu de jeunes toujours imprévisibles, parfois provocateurs, aux réactions déconcertantes. Humour car la vie en communauté implique d'accueillir la diversité des tempéraments, des âges, des origines sociales, des visions du monde. Plus profondément l'humour est l'acceptation de l'humanité, la sienne et celle des autres, et une manière de l'aimer. Le mot ne commence-t-il pas par "hum" qui renvoie à humain et se termine par "our" comme dans amour ?

Si la vie de Frère ne fait plus aujourd'hui recette, pas plus que celle de prêtre, elle reste une "offre d'emploi" mais surtout de vie qui mérite d'être envisagée par ceux qui prennent l'Evangile au sérieux et sont prêts à tenter l'aventure de mettre Jésus au centre de leur vie et de le suivre au milieu des jeunes pour le leur révéler.

Frère et Lasallien au Proche-Orient

Frère Jacques d'HuiteauRécemment les chrétiens du Proche-Orient ont été victimes d’une série d’actes criminels ou de sentences iniques : en Irak, en Égypte, au Pakistan. La presse s’en est émue ainsi que l’opinion publique qui jusque là s’était peu souciée des persécutions dont ceux qui professent la foi au Christ étaient les victimes. Les images de la foi et des chrétiens véhiculées jusque là les rangeaient plus dans les catégories des bourreaux (d’enfants), des sectaires intolérants ou des naïfs impénitents. D’autre part une conception radicale et « ayatollesque » de la laïcité les avait rayés de tout intérêt. Le dernier agenda élaboré par des fonctionnaires de l’Union européenne pour les écoliers d’Europe en est la parfaite illustration. Les fêtes des principales religions du monde y sont mentionnées …sauf les fêtes chrétiennes. Ni Noël, ni Pâques n’y figurent.

Durant ces dernières semaines j’ai eu l’occasion d’approcher de près la situation des chrétiens du Proche-Orient. En effet j’ai passé deux semaines au Liban, où j’ai fêté Noël, et j’ai eu l’occasion de rencontrer des Frères venus de tout le Proche-Orient ainsi que le directeur du collège d’Alexandrie dont des élèves et des parents ont été victimes de l’attentat.

Affiche pour les journées lasalliennes de la paix - Frère Jacques d'Huiteau - Des vies de frères, le blog des freres des ecoles chrétiennesAu Liban existent 7 « collèges des Frères » comme on dit là-bas, même si la quasi-totalité des enseignants et des cadres sont des Laïcs. Certains de ces collèges accueillent des élèves musulmans. Ils sont même majoritaires dans l’un d’entre eux. Si on ne peut plus guère parler de collège des Frères je pense que l’on peut parler de collèges de la Fraternité car l’un des objectifs est que jeunes chrétiens et jeunes musulmans apprennent à se connaître, à s’estimer, à s’entraider. C’est d’autant plus important qu’au Liban, suite à la guerre civile, la société s’est « communautarisée » : à Beyrouth chaque confession religieuse (chrétiens, chiites, sunnites, druzes…) s’est repliée dans un quartier clairement identifié. L’école reste l’un des rares lieux où une rencontre quotidienne est possible.

C’est l’un des aspects essentiels de l’héritage des Frères que des Laïcs lasalliens tentent de préserver et de faire fructifier au prix parfois de combats intérieurs avec des solidarités et appartenances personnelles fortes.

J’ai aussi rencontré des Frères, jeunes et moins jeunes, qui au Liban, en Égypte, en Palestine, en Israël, luttent dans un environnement difficile pour que croire en Dieu ne soit pas un facteur de haine ou de division mais de paix. La tâche est rude. Elle demande de dépasser ses propres peurs et ses propres ressentiments. Elle demande d’aller à contre-courant des extrémistes de tout poil qui ne cessent de jeter l’huile de la haine sur le feu de la peur, et cela au nom de Dieu. J’imagine que Celui-ci doit piquer de sacrées colères face aux crimes stupides et abjects, aux injustices flagrantes, qui peuvent être commis en son nom par désespoir, à cause de la manipulation de jeunes par des idéologues fanatiques ou assoiffés de pouvoir, ou tout simplement par préjugés.

Face à cela nous croyons qu’un certain type d’école peut réduire la « pulsion de mort », comme aurait dit Freud, que les persécutions et autres attentats font passer à l’acte. Une formation intellectuelle et sociale peut donner l’espoir d’un avenir. L’éveil et le développement de l’esprit critique peuvent prémunir contre les manipulations, y compris religieuses. Une connaissance des valeurs, des richesses spirituelles des autres croyances peut ôter aux préjugés leur pouvoir d’aveuglement et de nuisances. Là sont la grandeur et la grande nécessité de la mission lasallienne au Proche-Orient, et plus particulièrement de la vocation de Frère. « Heureux ceux qui créent la paix autour d’eux car Dieu les appellera ses fils » (Matthieu 5, 9)

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