Des vies de Frre

Au risque de la fraternité

(c) Isabelle Penvern, pont sur une rivière l'hiver, illustrant le billet au risque de la fraternité, de Frère Paul Cornec, des vies de Frère, le blog des Frères des Écoles Chrétiennes Frère Paul Cornec - des vies de Frère, le blog des frères des écoles chrétiennesDepuis quarante ans, Frères et laïcs, étape après étape, ont cheminé, ensemble et par association, pour structurer et vivifier la mission.

À l’origine de cette vitalité, ce sont des hommes et des femmes, quelques Frères et beaucoup de laïcs, qui, au quotidien, donnent de leur temps, de leur vie, de leurs talents, de leurs compétences, pour le service éducatif des pauvres, dans le sillage de notre fondateur.

Nous savons combien est vive la préoccupation des équipes éducatives de se mettre en projet, d’innover, pour rejoindre, par-delà les programmes, des jeunes qui demandent un accompagnement spécifique, du soutien, des temps de spiritualité, des actions de type Sémil (Service éducatif des missions internationales lassalliennes), des pédagogies adaptées, ou simplement un échange.

Mais, il faut aussi le reconnaître, nous sommes parfois démunis, aujourd’hui, pour rejoindre les jeunes ou les familles ; pour oser davantage conjuguer enseignement et éducation ; pour comprendre les mutations et innover ; pour proposer le beau risque de l’Évangile au cœur du quotidien ; pour mettre en place des lieux de partage approfondi entre les jeunes et leurs éducateurs.

Depuis la dernière Assemblée de la Mission Éducative Lasallienne, en juillet 2010, on entrevoit les contours d’une future Fraternité Éducative La Salle, qui sera un lieu-source pour les Lasalliens qui le voudront.

Comment ne pas croire que cette Fraternité permette de renforcer notre foi dans les jeunes et les adultes de ce monde qui change sous nos yeux ? Ce monde que nous devons aimer ; ce monde à évangéliser en l’humanisant, en nous humanisant, à la suite du Christ.

Sur une pratique au quotidien

Frère Jean-Noël VilaSans aucune prétention, sans non plus le désir de donner des leçons, ni même celui de me faire valoir…, car je ne prétends absolument pas servir de modèle, je voudrais tout simplement vous dire quelle a été ma façon d’être avec les élèves. Jusqu’à présent, celle-ci a été un appui pour moi, dans mes relations avec mes élèves et mes collègues.

Mais tout d’abord, je voudrais situer d’où je parle… Depuis neuf ans, j’enseigne l’espagnol, en 4ème et en 3ème, dans un petit établissement populaire de Reims, à Jeanne d’Arc, comptant un peu plus de 900 élèves, filles et garçons. Il y a une Maternelle, deux Primaires, un Collège et un Lycée professionnel ( avec trois sections du Tertiaire ). Il était auparavant sous la tutelle des Sœurs de l’Enfant Jésus de Nicolas Roland. Et depuis maintenant une dizaine d’années, il est sous la tutelle lasallienne…

Lorsque j’enseigne ma matière, je ne propose pas uniquement une discipline, mais aussi une façon d’être, celle d’être moi-même et d’être avec les jeunes. Mais pas seulement ! Je veux également partager ma vision de l’être des jeunes entre eux, et avec les adultes qui les environnent…

Frère Jean-Noel Vila - des vies de Frères, le blog des Frères des des écoles Chrétiennes

Je ne peux concevoir l’enseignement comme une période où un professeur arrive en cours pour dispenser sa discipline et repartir une fois ce travail effectué ! Je ne peux concevoir les jeunes comme des sujets vides qu’il suffirait de remplir par une nourriture intellectuelle seulement ! Faire cela serait méconnaître, et même rejeter, la nature des élèves : ce sont des êtres humains, et non des choses !... Outre le fait d’enseigner l’espagnol, acte que j’aime pratiquer et langue que j’aime parler, j’apprécie le fait d’avoir des contacts, des discussions, des échanges formels et informels avec les jeunes, qu’ils soient mes propres élèves ou ceux d’autres collègues. Et pour moi avoir des échanges veut dire rencontrer les jeunes là où ils sont, dans la cour de récréation, en classe évidemment, mais aussi au self, et parfois à l’extérieur de l’école lorsque le hasard nous permet de nous retrouver dans la rue, avec ou sans leurs parents. J’aime bien aller de temps en temps sur la cour de récréation, je me promène en regardant de droite et de gauche, comme si je cherchais quelqu’un en particulier, et il n’est vraiment pas rare que des élèves viennent à ma rencontre. La plupart du temps la discussion commence par des banalités, des futilités, des blagues, mais assez souvent le ton change, il devient plus sérieux parce que le sujet est plus sérieux. D’autres fois, le sujet reste superficiel ! Cela dépend du moment, du jeune, du temps, etc. Je constate que très souvent la plaisanterie, l’humour ou la gentille moquerie attire l’attention, détend l’atmosphère collective ou personnelle. Mais je remarque également qu’un jeune mis en confiance de la sorte peut venir ensuite pour parler d’un sujet plus délicat. Je sais que ce qui se passe « amicalement », gentiment et sereinement avec certains rejaillit chez d’autres élèves : c’est le « bouche-à-oreille » ! Par de-là ces petites expériences toutes simples, je crois que les élèves ont besoin d’avoir en face d’eux des personnes accessibles, capables de les écouter, de les conseiller, d’être sérieuses lorsque le sujet est sérieux, mais pas « constipées », capables de rendre une ambiance plus apaisante, de détendre les jeunes qui s’angoissent pour des sujets qui ne méritent pas tant d’inquiétude, capables de rigoler franchement, mais sans débordement incontrôlable. En revanche, j’ai bien compris que les jeunes ne cherchent pas des adultes parfaits, connaissant tout, ayant réponse à tout, mais des adultes attentifs, et n’ayons pas peur de le dire « attentionnés ». Certes, il m’arrive de gronder des élèves, mais il n’est pas rare que je me mette à rire avec eux, à plaisanter, à avoir un trait d’humour ( plus ou moins fin, il est vrai… ). Les jeunes veulent avoir devant eux des personnes vivantes, avec leur propre caractère. En fait, en regardant bien, très souvent j’agis et je réagis face à mes élèves, non pas tant comme un professeur ou un parent, mais comme un grand frère. Et je me dis que pour un Frère ce n’est pas très compliqué ! Je ne sais pas si je conserverai longtemps encore cette manière d’être et de faire, mais je m’y emploierai tant qu’elle me correspond.

Je me souviens aussi d’une autre expérience que je qualifierai de cheminement avec un jeune. Il y a deux ans de cela… Un jeune que j’avais eu en cours d’espagnol n’était vraiment pas bien psychologiquement. La responsable de la Vie Scolaire de l’époque me demande si je voulais bien l’aider et donc le rencontrer. C’était un jeune qui avait des idées de suicide. Pour éviter toute possibilité d’identification, je l’appellerai du pseudonyme Arthur. Mais avant de le rencontrer, j’ai eu le réflexe d’en parler en Communauté, et plus longuement encore avec un Frère de ma Communauté. Les conseils, les réflexions, les mises en garde de ce Frère m’ont énormément aidé pour cheminer avec ce jeune. L’accompagnement s’est réalisé pendant presque toute une année. Chaque fois, j’ai expliqué à Arthur que j’étais disponible pour le rencontrer. Chaque fois, lui-même a fait la première démarche. Plusieurs facteurs ont permis la réussite de ces échanges : la confiance de ce jeune envers moi, mais aussi l’appui d’autres de ces camarades de classe… À la fin de l’année, avant le départ des jeunes vers d’autres cieux, Arthur est venu me saluer et me remercier pour l’aide que je lui avais prodigué. Mais ensuite je n’ai plus eu de nouvelles…, jusqu’au jour où j’ai croisé une ancienne élève, camarade de classe et amie d’Arthur. Elle me donne de ses nouvelles, et m’explique que le cheminement avait porté ses fruits ! J’en étais évidemment heureux, non principalement parce que j’avais réussi quelque chose, mais surtout parce qu’il se sentait beaucoup mieux. Et je le porte toujours dans ma prière, ainsi que dans celle de ma Communauté. Mais les choses ne sont pas aussi simples et définitives !... Aider le jeune « extérieurement » est une chose, mais aider une famille qui porte une lourde histoire passée et un présent également difficile est autre chose ! À vous qui me lisez, je vous confie ce jeune et sa famille dans vos prières… J’ai appris, un peu avant la fin de notre année scolaire, qu’Arthur voulait me parler. J’ai simplement signalé que j’étais toujours disponible pour le rencontrer. Je suis profondément triste et affligé lorsque nous connaissons et entendons parler de jeunes qui se suicident ou qui ont essayé de le faire. Et malheureusement, le fait n’est pas isolé puisqu’il y a eu ici, à Reims, plusieurs jeunes et adultes ( professeurs et parents ) qui sont passé à l’acte ! Malheureusement, cela n’arrive pas qu’à Reims !

Parler, rencontrer, écouter réellement les jeunes, mais aussi les adultes, parents et collègues, est une nécessité de plus en plus criante, dans notre société. Encore une fois, je n’ai pas voulu faire ici une thèse, même si petite soit-elle, ni même une alerte face à des situations si délicates et finalement assez fréquentes malheureusement. Ce sont quelques aspects de mes expériences d’homme et de Frère. J’ai voulu partager avec vous ce que j’ai vécu et ce que je vis au quotidien, dans mon établissement, pour qu’ensemble nous portions, dans la pensée et la prière, tous ces jeunes qui vivent de terribles angoisses, un terrible questionnement sur eux et sur les autres… Merci.

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