Des vies de Frre

F. Louis Cognée

Après des années d’enseignement dans le primaire et en Cours complémentaires, Frère Louis Cognée a travaillé au service du diocèse de Nantes comme animateur catéchétique en particulier dans la promotion des moyens audio-visuels au service de la foi. Aujourd’hui en communauté à Saint-Denis, il participe à la coordination d’une unité d’alphabétisation auprès des émigrés, au sein de l’Association « ALFAccueil » de l’Ensemble scolaire Jean-Baptiste de La Salle – Notre-Dame de la Compassion. 4 Frères de la communauté de Saint-Denis y sont engagés au service de 250 adultes avec une soixantaine de bénévoles.

Mémoires...

Frère Louis Cognée - des vies de Frère, le blog des frères des écoles chrétiennesIbrahim, Fathia, Wong, Schréko, Mohamed et les autres… des noms, des visages, que j’emporte en mémoire. Ils ont peuplé mon attention pendant 5 ans, ils s’inscrivent aujourd’hui dans le répertoire de mes souvenirs. Je les quitte, mais ils sont toujours là.

Avant de partir, ils ont dit « merci ». Merci à tous ces bénévoles qui deux fois par semaine sont venus vers eux pour les éveiller à la pratique de la langue française. Merci aux membres de l’association ALFAccueil, à l’équipe de coordination. Merci à l’établissement solaire JBS qui leur a ouvert ses locaux très largement. Merci à l’accueil.

Enfants dans une cour d'école, des vies de Frère, le blpog des Frères des écoles Chrétiennes

L’an prochain, ils trouveront d’autres visages. Ils veulent tous revenir. Ils ont faim. Faim d’apprendre, de comprendre, de retenir, de parler, de lire, d’écrire et de se retrouver pour vivre quelques bons moments, ensemble.

Cinquante trois cours de français par an, c’est peu. Ils en voudraient plus et pourtant ils sont rares ceux qui accomplissent la totalité du parcours. Ils savent bien que pour progresser il faut se monter assidu au travail. Mais la vie est dure. Il faut arracher le quotidien au jour le jour. L’inventer. Le bâtir. Le gagner par des « petits boulots » dont plus personne ne veut et qui rapportent quelques sous au soir d’une journée fatigante.

Il est bon de parler avec eux. Ils racontent leur galère, leur crainte du renvoi, leur combat, mais aussi leur joie. Car ils ne sont pas tristes ! Ils aiment la vie, cette vie même qui résiste à leur avancée, à leur projet, à leurs ambitions. C’est dur de vivre en France, mais c’est tellement mieux qu’au pays d’où ils viennent ! Là-bas, c’est la guerre, la persécution, l’insécurité, le désespoir.

Réserver chaque semaine deux soirées pour étudier le français ? - Mais qui va garder les enfants, ce soir ? - Qui sera auprès du grand frère malade à l’hôpital ? - Mon père est mourant, je dois rentrer au pays. - J’ai trouvé du travail pour un mois, à Rouen…

Ils sont fous ! pensez donc, ils ont tout quitté ! Ils sont sans papier. Alors à tout prix, en courant s’il le faut, ils viendront au cours de français, pour recevoir en fin d’année, une « attestation de présences ». Un « papier » qui pèsera dans leur dossier de demande d’une carte de séjour.

Au revoir les amis ! Je garderai au fond de moi la force de votre cri.

Alphabétiser : lieu de libération

adulte africain dans une salle de classe, illustrant le billet de F. Louis Cognée "Alphabétiser : lieu de libération", des vies de Frères, le blog des Frères des Écoles Chrétiennes

Frère Louis Cognée - des vies de Frère, le blog des frères des écoles chrétiennesL’adulte étranger, homme ou femme, qui, dans un effort surhumain s’évertue à vous faire comprendre qu’il souhaite parler votre langue pour communiquer avec vous, exprime bien souvent une détresse. Sa demande est un cri. Qui saura l’entendre ? Qui, dans son entourage le rejoindra jusqu’à l’origine de sa supplication ? D’où peut bien naître ce cri et que veut-il exprimer ? Il m’a été donné de lire dans les yeux de certains l’expression d’une profonde détresse. Je représentais pour eux comme une lueur d’espoir.

L’homme qui vient de loin et qui débarque sur une terre inconnue est un homme emmuré dans son propre discours. Il n’a que lui pour comprendre ce qu’il veut. Tout juste dispose-t-il de quelques gestes pour exprimer ses besoins les plus élémentaires.

Alphabétiser une personne, c’est s’introduire sur une terre d’attente. C’est prendre conscience que tout ce qui va lui être dit ou signifié sera recueilli avec une attention maximale. Son regard et son écoute sont au plus haut niveau de réceptivité sensorielle. Pas une miette de ce qui est dit ne sera mise de côté, sauf si le repas est trop copieux. D’où une nécessaire vigilance de l’enseignant pour ne jamais avancer d’un pas sans que le précédent ait solidement trouvé son assise.

Tout est à faire, depuis la juste phonétique des voyelles jusqu’à l’assemblage des syllabes pour la construction d’un mot. Le but est atteint quand, par un sourire, l’apprenant signifie qu’il a saisi le rapport entre ce qu’il vient d’entendre et le codage lettré tracé sur le tableau. Pas à pas il devine qu’il sait lire et qu’il doit, par ses propres moyens, progresser dans l’apprentissage. L’enseignant vient de lui confier les clés qui ouvrent les portes de la communication orale et écrite avec l’autre par la médiation d’une nouvelle langue.

adultes dans une salle de classe, illustrant le billet de F. Louis Cognée "Alphabétiser : lieu de libération", des vies de Frères, le blog des Frères des Écoles ChrétiennesTout peut être gâché si l’enseignant n’a pas pris soin de s’assurer que le premier bâton tracé sur la page blanche est à l’origine de la calligraphie latine. Le rond suivra, et la boucle et le jambage. Si, ce jour-là, l’enseignant a apporté à ce premier geste tout le poids d’avenir qu’il comporte, il a offert à cet homme, à cette femme, la possibilité de s’exprimer par écrit et, par là, ouvert un champ d’expression illimité.

Apprendre, comprendre et retenir, trois activités constantes qui se compénètrent pour une assimilation durable. Trois moteurs que l’élève et le pédagogue doivent sans cesse alimenter pour une progression efficace. S’amorce alors la lente émergence d’une existence solitaire enfouie sur elle-même vers l’éclosion de relations avec l’autre devenues possibles grâce à l’usage de sa langue.

Alphabétiser, une tâche laborieuse mais combien exaltante qui fait sauter les barrières du dialogue, libère la force des désirs et donne accès au champ illimité du savoir.

En savoir plus : Alf'accueil, cours d'alphabétisation

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