Dans l’actualité Il y a parfois de curieux télescopages.
Durant des mois les medias ont mis en exergue les turpitudes de religieux, de prêtres et même d’évêques. Et voici que dans un haut-lieu du « bling-bling » et des paillettes une autre figure des religieux a surgi. Elle a produit un tel impact que le film qui la présentait a obtenu le grand prix du Jury. Vous avez deviné : il s’agit des moines de Tibhirine, héros du film « Des hommes et des dieux ».
Pourquoi un tel impact ? Parce que ces moines cisterciens ont vécu à contre-courant.

Déjà leur style de vie est à contre-courant des valeurs prônées dans notre culture où la réalisation de soi est présentée comme passant nécessairement par la richesse, le pouvoir, la recherche effrénée du plaisir sous toutes ses formes, y compris sexuelles, le soupçon permanent à l’égard de toute conviction religieuse. En outre leur itinéraire de vie les ayant conduits dans un pays où se manifestaient la violence et l’intolérance, ils ont été d’inlassables artisans de paix, de dialogue, de réconciliation. Le jury qui a attribué le prix a noté, outre la qualité du film, « la profonde humanité des moines, leur respect pour l’Islam, et leur générosité pour leurs voisins villageois ». Comme beaucoup de semeurs de paix, ils l’ont payé de leur vie.
]Au fil de mes voyages je suis frappé de voir comment dans notre Europe en quête d’unité les forces de division sont aujourd’hui à l’œuvre. Certains pays de l’Union apparaissent très désunis, voire au bord d’une implosion. Je songe à l’Espagne et à la Belgique où les querelles linguistiques, les mises en cause d’une solidarité nationale rythment la vie politique. On pourrait y joindre l’Italie avec l’écho rencontré aux dernières élections par les thèses de partis autonomistes aux tendances xénophobes.
Or c’est dans ce contexte de désunion que récemment des Frères prennent des décisions qui vont à contre-courant. La dernière en date est celle des Frères d’Espagne de s’unir en une seule Province, c’est-à -dire de constituer une unité de vie et d’administration où des catalans, des basques, des castillans, des galiciens ont choisi de mettre en commun au service d’une même mission leurs compétences, leur énergie et de construire un avenir commun. De même les responsables des Frères flamands et wallons se rencontrent régulièrement pour réfléchir ensemble sur leur avenir.
Cette affirmation d’un lien fraternel plus fort que nos particularités culturelles et sociales, voire idéologiques, est sans doute une des manières de vivre à contre-courant, et par là de donner tout son sens à notre vocation de Frère. C’est certainement sur le chantier de la fraternité que les chrétiens sont attendus et que leur foi peut acquérir plus de crédibilité, constituer une force d’espérance dans des sociétés dont les instituts de sondage nous apprennent que les lendemains sont envisagés plus sur le mode du désenchantement que comme chantants.

En novembre dernier, je suis allé dans l'Amazonie péruvienne rencontrer des communautés de Frères particulièrement isolées. Dans l'une d'entre elles, un Frère préside une association qui lutte aux côtés de jeunes étudiants indiens contre certaines pratiques des compagnies pétrolières. En effet, celles-ci rejettent dans les rivières et les fleuves du bassin amazonien les déchets produits par l'extraction, sans parler des terres qu'elles s'approprient sur des terrains de chasse et de cueillette des indiens. Le résultat ? Les indiens qui boivent l'eau des rivières tombent malades ; le poisson qu'ils pêchent se raréfie ou disparaît. Ils ne peuvent plus vivre. Et ce, dans l'indifférence des pouvoirs publics trop heureux de bénéficier de la manne pétrolière. D'où récemment des affrontements parfois mortels entre indiens et forces de l'ordre sollicitées par la compagnie pétrolière "Pluspetrol".
Il est clair aujourd'hui que l'économie mondiale ne saurait se passer de pétrole, même si nous savons que les réserves ne sont pas illimitées et qu'il nous faudra trouver d'autres sources d'énergie. Mais faire tourner la machine économique ne justifie pas tout. L'économie est faite pour l'Homme et non pas l'Homme pour l'économie. C'est cette conviction simple à formuler mais difficile à faire entendre que défend ce Frère anglais travaillant au service de personnes qui ne parlent pas sa langue maternelle et dont la culture lui est étrangère.
